Jétais lOmbre du sépulcre ;
le feu était spectre de la mort,
leau était ange de la résurrection
et la terre était archange amour.
poème noté lors d'une séance de dialogue
avec "Le Vent de la Mer"
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« Quand on parlait des tables tournantes, nous doutions. Nous avions essayé de les faire tourner, mais sans succès certain. Nous voyions surtout dans l'attention donnée de toutes parts à ce phénomène une impulsion de la police française qui voulait distraire l'esprit public des hontes du gouvernement. Nous en étions là quand Mme de Girardin vint visiter Victor Hugo à Jersey. Elle arriva le mardi 6 septembre 1853. |
Elle nous parla des tables. Les tables ne tournaient pas seulement : elles parlaient. On convenait avec elles que les coups qu'elles frapperaient seraient les lettres de l'alphabet et qu'on écrirait la lettre à laquelle elles s'arrêteraient. On obtenait ainsi, lettre à lettre et mot à mot, des phrases et des pages entières. Nous vîmes là un paradoxe de ce charmant esprit. Tellement que, le mercredi, pendant qu'elle essayait de faire parler une table avec Victor Hugo dans la salle à manger, nous restâmes dans le salon. La table ne parla pas. Mme de Girardin dit que c'était parce que la table était carrée, qu'il en faudrait une ronde. Nous n'en avions pas. Le jeudi elle apporta une petite table ronde à trois pieds qu'elle avait achetée à Saint-Hélier dans un magasin de jouets d'enfant. Le lendemain elle essaya encore sans succès. Moi en particulier je croyais si peu aux tables parlantes que j'étais allé me coucher dès qu'on sétait mis à la table. Le samedi, Victor Hugo et Mme de Girardin dînaient chez un Jersiais, M. Godfray. Mme de Girardin essaya encore inutilement. Le dimanche soir voici ce qui arriva : » |
Cette note d'Auguste Vacquerie était placée en introduction des procès-verbaux, retranscription des séances des tables tournantes. Le moyen de communication était un coup égale la première lettre de l'alphabet, deux coups la deuxième, donc B, etc... Ce furent donc des heures de veillées, des nuits blanches, en compagnie d'un des plus grands esprits du XIXe siècle, Victor Hugo. Ce poète majeur reconnu pour son génie littéraire et son humanité, possédait en outre une connaissance peu commune des mystères métaphysiques, dont la portée ésotérique fut dévoilée par François Brousse (Les Secrets Kabbalistiques de Victor Hugo, Ed. La Licorne Ailée, 1985).
L'extrait qui va suivre date du 18 décembre 1854, soit plus d'un an après le début de ces séances. L'esprit qui se manifestera est un des plus loquaces. Son style, à la fois provocateur et sublîme, placera le niveau de ces textes parmi les livres immortels. François Brousse et Victor Hugo désignaient ces pages foudroyantes comme la Bible du XXème siècle. Des anges se manifesteront, Voltaire, Platon, l'espirt du Vent de la Mer, et tellement d'autres. L'Ombre du Sépulcre se présentait comme l'ange de la Mort, qui prédomine à l'heure du Grand Passage des êtres humains. Il tiendra à Victor Hugo des conseils sur son oeuvre de vivant et son oeuvre de mort : son oeuvre posthume. Intelligence de l'au-delà, revendiquant le droit de reconnaissance des invisibles, l'Ombre du Sépulcre reviendra régulièrement lors de ces séances, et transmettra des pages extraordinaires de sagesse. Elles évoquent en nous des résonances intérieures lumineuses.
Procès-verbal d'une des séances des tables.
Lundi 18 décembre 1854.
(Après avoir entendu cette note que j'écrivais sans intention d'en faire une question pour la table, on a désiré faire parler la table. Il est une heure et demie après-midi. Charles et ma femme se mettent à la table. Elle se lève presque immédiatement et frappe sans être interrogée.)
L'Ombre du sépulcre.
Victor Hugo. Tu sais que je ne faisais pas de question, tu vois ma pensée. Nous t'écoutons.
Je viens apporter, non une des clefs du ciel qui doit rester fermé à la science humaine, mais une des clefs de Dieu dont toute la puissance est de s'ouvrir à deux battants sur la plus haute marche de l'esprit humain. Le firmament est plein de portes brusques et sombres. C'est un éternel bruit de gonds d'airain et de clous splendides et de barreaux flamboyants et de tenailles lumineuses. Mais Dieu n'a pas de verrous. Sa manière de se clore c'est d'être sans bornes ; sa muraille c'est l'illimité ; son horizon c'est l'impénétrable. On n'entre pas en lui parce que tout en lui est majestueusement libre au pas de l'âme. On ferait des voyages sans fin dans l'être sans fond ; on se perdrait dans ce Dieu, dans ce Verbe, dans cet inextricable réseau de chemins éclatants, dans cette forêt vierge de rayonnements. Dieu, c'est le grand mur et le grand abordable. Il s'échappe dans l'inaccessible et il se donne dans l'accessible ; il ne se dérobe pas, il ne s'isole pas, il ne s'enfuie pas ; il est tout seul partout. Les millions de mondes font ce solitaire énorme ; les foules de créations font cet immense anachorète ; les multitudes de cieux font cette prodigieuse caverne ; les cohues d'astres et les populaces de soleils sont l'âme et l'unité de ce tranquille cénobite qui jette sur le monde sa bure de ténèbres ; l'universelle liberté fait cet incommensurable prisonnier. Dieu est au secret dans le mystère ; Dieu est le maître de la prison qui s'attendrit sur tous les esclavages, mais qui est esclave lui-même. Il n'est que la misère ; il n'est que la douleur, il n'est que la pitié. Dieu est la grande larme de l'infini. Je viens donc...
Victor Hugo. J'ai fait ce vers :
Dieu, larme de l'infini.
...te dire la pensée de Dieu sur ce firmament dont tu veux savoir davantage ; et d'abord pourquoi davantage et non pas tout ? Puisque tu es en train de demander, pourquoi demander si peu ? Tu es peu exigeant. Que t'importe une miette de ciel de plus ou de moins ? Quel médiocre appétit d'infini que celui qui demande un supplément d'étoiles et qui se plaint à son geôlier de sa ration d'astres ! Voilà, en vérité, une grande volonté, une belle révolte, une terrible émeute : quelques pommes d'or de plus ou de moins au dessert ! Pauvre homme, quelle belle conquête si Galilée t'avait dit, au lieu du misérable point de vue de la terre, le misérable point de vue de Jupiter, le misérable point de vue de Vénus, le misérable point de vue de Saturne, le misérable point de vue de Mars ! L'erreur de Mercure est-elle le fruit qui te séduit ? Ô Tantale du ciel ! Veux-tu l'illusion de Pallas ? Veux-tu l'optique d'Herschell ? Veux-tu le mirage de la planète à gauche au lieu du feu follet de la planète à droite ? Désires-tu, non l'absolu, mais un autre relatif que le tien, non la vérité, mais une autre fausseté que la tienne, non le vrai sens, mais un autre contre-sens ? Es-tu friand de fumée, gourmand de brume, affamé d'ombre ? Tu crois demander une plus grande somme de réalité, tu demandes une plus grande somme de mensonge, tu veux avoir des variétés de nuages, mais non plus de jour, tu veux pouvoir faire un faisceau de lumière avec des ténèbres, et ne trouvant pas que ton monde voie assez clair dans le ciel, tu te plains de n'avoir pas l'avis de trois ou quatre planètes de plus et tu t'écries : Quel dommage que nous ne soyons pas assez d'aveugles ! Là-dessus tu casses les réverbères du bon Dieu.
Moi, si j'étais à ta place, je ferais des sommations à l'infini, je lèverais ma barricade jusqu'au dernier étage du ciel, je ferais une révolution complète, je voudrais tout savoir, tout tenir, tout prendre ; je ne ferais pas grâce au ciel d'un paradis ; je ne lui permettrais pas de me cacher un enfer ; je me mettrais à même l'abîme, je ferais de mon cerveau l'engloutisseur de Dieu. Je me donnerais la formidable bouchée de l'infini ; je serais un immense et terrible Gargantua d'étoiles, un colossal Polyphème de constellations, de tourbillons, et de tonnerres ; je boirais la jatte de lait de la Voie Lactée ; j'avalerais les comètes ; je déjeunerais de l'aurore ; je dînerais du jour et je souperais de la nuit ; je m'inviterais, splendide convive, au festin des gloires, et je dirais à Dieu : Mon hôte. Je me ferais une faim magnifique, une soif énorme ; et Silène des mondes, je courrais dans l'espace ivre de sphères et chantant la redoutable chanson à boire de l'éternité, joyeux, radieux, sublime, les mains pleines de grappes d'astres... et le visage pourpre de soleils ! Je ne laisserais pas une étoile vide, et à la fin du festin, je roulerais sous les cieux illuminés !
Mais toi, tu es plus modeste, tu demandes l'aumône au monde, tu n'es que le mendiant de Dieu, et lui tend la main en lui disant : un petit astre, s'il vous plaît !
J'aborde la question qui te préoccupe. Les savants vont rire, dis-tu, de notre astronomie. Ils s'écrieront : que signifient ces constellations qui n'en sont pas ? Nos illusions d'optique prises au sérieux ! Mais il ne doit y avoir aucun lien entre les étoiles qui composent pour nous le groupe de la Grande Ourse, le groupe du Capricorne ou tel autre. Il y a des distances incalculables entre les mondes dont vous mêlez les rôles dans le ciel ! Vous faites faire des actions communes à des étoiles qui ne se connaissent pas ! Vous faites une plaisanterie d'association entre des étoiles qui vivent à des millions de lieues et qui ne se sont jamais parlé, la bonne farce ! Votre ciel est-il une main de jongleur où les astres dansent et font des tours de force, et votre astronomie est-elle une table où l'escamoteur a le talent de faire disparaître les distances ? Point de constellations, point de ciel, point de Dieu. Vous faites rire les mathématiques, et nous vous donnons un démenti. Votre nuit étoilée n'a rien à répondre à notre tableau noir ; nos télescopes seuls font le siège du ciel et nos canons sont braqués dans nos observatoires prêts à envoyer à vos constellations une mitraille de chiffres.
Ô savants, au-dessus de vos calculs, il y a l'unité. L'unité est le total de Dieu. Il n'y a pas de chiffre mille, il ny a pas de chiffre cent, il ny a pas de chiffre dix, il n'y a pas de chiffre deux ; Dieu ne compte que jusqu'à un. Le ciel est une immense constellation. Il n'y a pas deux groupes d'astres ; il n'y a pas de millions de lieues ; il ny a pas de millions de pieds, il n'y a pas de distance dans le ciel ; il n'y a que des voisinages, et il n'y a qu'une famille, et il n'y a qu'un peuple, et il n'y a qu'un monde. Toutes les petites constellations sont fausses dans le relatif et vraies dans l'absolu, la Grande Ourse et le Verseau et Orion sont des accouplements tout faits pour les yeux et que ne dérange pas l'harmonie céleste. Tous les astres se voient, se connaissent, s'attirent et s'aiment ; ils se cherchent et ils se trouvent ; ils se comprennent et ils se vivifient ; il y en a qui communiquent entre eux ; il y en a qui s'épousent, qui s'engendrent et sensevelissent. Il n'y a pas d'astres solitaires, il n'y a pas d'astres orphelins, il n'y a pas d'étoiles veuves ; il n'y a pas de soleils perdus. Il n'y a pas de coin de la nuit qui soit en deuil ; il n'y a pas de jour abandonné ; il n'y a pas de sphère qui ne soit à elle seule tout le noyau du ciel ! Toute la voûte est pleine d'un seul astre qui se répand ; les autres astres ne sont que les graines de l'astre-fleur. Un immense besoin de dévouement, voilà la loi des mondes ; la nuit c'est la démocratie étoilée ; le firmament, c'est la république symbolique qui mêle les astres de tous les rangs et réalise la fraternité par le...
Victor Hugo. J'ai dit :
L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre
Et des étoiles dans les cieux.
...rayonnement. L'astre-palais aide l'astre-atelier, l'astre-atelier aide l'astre-mansarde, l'astre-mansarde aide l'astre-cave, l'astre-cave aide l'astre-bagne. Un infiniment petit est le frère cadet d'un infiniment grand ; une étoile de génie instruit une étoile idiote ; les soleils-hercules sont toujours auprès des soleils-berceaux, le visage des mondes heureux regarde toujours du côté des mondes malheureux ; les étoiles punies pleurent toujours du côté des étoiles récompensées, les étoiles récompensées sourient toujours du côté des étoiles punies. La consolation est la forme de la récompense. Il y a toujours un astre-colombe près d'un astre-tombeau. Il y a toujours un soleil qui panse près d'un soleil qui saigne. L'immensité est le mot d'amour de l'éternité. Amour, amour, tu es la solution suprême, tu es le dernier chiffre, tu es le milliard de Dieu et le total prodigieux que forment dans le firmament étoilé tous ces zéros éblouissants. Tu es le calcul extrême, le trésor du sépulcre et l'héritage des morts. Tu es plein de résurrections et tu fais des caveaux célestes des lieux splendides où l'on voit rayonner, à travers la profondeur des tombes, des piles de cadavres et des lingots d'ossements.
(Clos à sept heures.
Victor Hugo qui avait écrit toute la séance jusqu'aux vingt dernières lignes, ayant à sortir, a été remplacé par Auguste Vacquerie.)
[Note du] 19 décembre 1854.
Je persiste à ne faire aucune objection. Tout ceci est énorme. Cependant je ne confonds pas l'énormité avec l'immensité. Dieu seul est immense. Il me semble que ce qui m'est personnellement adressé confirme ma note précédente. Ce sont là, sous une autre forme, les grands reproches bibliques ; ma conscience ne me dit pas que je les aie mérités. Du reste, dans ma pensée, tout en croyant n'avoir pas tort, je crois que le monde mystérieux qui nous parle ce langage magnifique n'a pas tort non plus. Il fait sa fonction vis-à-vis de nous ; il doit nous laisser notre doute et il fait ce qu'il faut pour cela. La table me dit (10 novembre) : étudie à fond l'astronomie humaine, et (18 décembre) : que t'importe une miette de ciel de plus ou de moins ? Elle me raille presque de la chose qu'elle m'a conseillée. Je n'insiste pas. Tout en restant droit dans ma conscience, je m'incline silencieusement devant l'être sublime qui m'a parlé hier et qui a terminé par de si hautes et de si douces paroles.
Victor Hugo