Ecrits, nouvelles, réflexions de François Brousse

Les objections d'Al Asshari

 


 

Al Jobba fut un grand philosophe arabe que fascina l'énigme du mal. Ne pouvant accorder l'existence du mal avec la toute puissance de dieu, il supprima l'un des termes de l'irréductible antinomie. Il prétendit que le mal n'existait pas. Ce point de vue extrémiste révolta un de ses disciples, le fameux Al Asshari, et les deux penseurs eurent une controverse célèbre dans l'islam. La voici :

Asshari Je suppose trois frères. l'un a vécu dans l'obéissance de Dieu, l'autre dans la désobéissance, le troisième est mort dans son enfance. Quelle sera leur destinée ?

- Jobba. Le premier ira au paradis, le second en enfer, le troisième ne sera ni récompensé, ni puni.

- Asshari. Mais que répondra Dieu si le troisième lui dit : « Seigneur, mieux eût valu pour moi que vous m'eussiez laissé vivre, pour que je pusse entrer avec mon frère dans la gloire du paradis. »

- Jobba. Dieu lui répondra : « Je te connais, si ta vie se fût prolongée, tu aurais commis des crimes, qui t'eussent ouvert les portes de l'enfer. »

- Asshari. Mais alors le second, le damné, lui dira : « Seigneur, pourquoi ne m'as-tu pas fait mourir comme mon frère, dans l'enfance, pour que j'évite mes crimes et leur éternelle punition ?»

- Jobba. Dieu a prolongé sa vie, pour qu'il fût en son pouvoir de mériter la plus haute récompense, et cela même était son plus grand bien. - Asshari. S'il en est ainsi, comment Dieu n'a-t-il pas conservé la vie au troisième ? Car c'eût été également son plus grand bien. Al Jobba demeura rêveur, puis répondit : « C'est le diable qui te souffle tes paroles ! » Al Jobba avait raison. C'était la notion du diable éternel qui permit le triomphe d'Al Asshari. Mais remplaçons l'enfer irrémissible par la loi clémente des réincarnations, et toutes les objections d'Al Asshari s'évanouissent... Je suppose que si dans la merveilleuse floraison de l'empire arabe, Al Asshari avait rencontré un Soufi, croyant à la réincarnation, leur dialogue se serait ainsi développé :

- Le Soufi. Vos trois frères ? Le premier, le serviteur de Dieu, a mérité, par une vie parfaite, d'entrer dans le royaume de la Joie Eternelle. Mais le second, ayant gâché sa vie dans les crimes, devra recommencer l'épreuve. Il reviendra donc sur la terre, et prendra de nouveau une forme humaine. Dieu lui donnera l'occasion de s'amender et de mériter comme son frère le Paradis.

- Asshari. Et s'il ne s'amende pas dans cette seconde existence ?

- Le Soufi. Dieu est le maître de l'éternité. Sa patience n'a pas plus de bornes que son pouvoir. Il permettra au coupable autant de réincarnations qu'il sera nécessaire.

- Asshari. Mais que répondra Dieu si le premier frère lui dit : « Seigneur, pourquoi donnez-vous à mon frère, ce criminel, la même récompense qu'à moi ? Est-il juste de vouer au même destin les bons et les méchants ? »

- Le Soufi. « Ce n'est pas à ton frère le criminel que je donne le bonheur, mais à ton frère le repenti. Le repentir ouvre les cieux. Un criminel qui déteste ses crimes et marche dans le chemin de la vertu devient un juste. » Voilà ce que répondra Dieu dans sa sagesse éternelle.

- Asshari. Mais alors, la Justice de Dieu ne punit pas les crimes ?

- Le Soufi. Dieu est la parfaite Equité. Il ne s'amusera pas à déchaîner contre un malheureux mortel la meute des châtiments immortels. Dieu se proportionne à l'homme pécheur. Les fautes terrestres re çoivent des punitions terrestres. Chaque fois qu'un esprit s'incarne dans notre pauvre humanité, il porte avec lui l'invisible bagage de sa vie antérieure. Les malheurs que nous subissons dans une existence proviennent des fautes commises dans une existence précédente. Dieu punit ainsi les erreurs humaines. Il n'est pas le Grand Bourreau, il est le Suprême Médecin.

- Asshari. Mais pourquoi toutes les âmes, après plus ou moins de réincarnations, doivent-elles atteindre le Paradis ? Car, enfin, si l'homme est trop petit pour mériter les châtiments éternels, il n'est pas assez grand pour mériter les joies éternelles !

- Le Soufi. L'âme est une étincelle de Dieu. Ce foyer gigantesque jette de toutes parts les feux psychiques. L'âme est donc un peu de la substance divine. Or, la substance divine ne peut être souillée éternellement. D'où l'impossibilité de l'enfer éternel. Par contre, l'âme étant divine, il est dans sa nature d'atteindre le bonheur divin. La moindre parcelle de Dieu renferme en soi des devenirs infinis.

- Asshari. Alors, le troisième frère, celui qui est mort dans l'enfance, pénétrera aussi dans le Royaume du Bonheur ?

- Le Soufi. Oui, mais il n'y entrera qu'après l'avoir mérité, pendant une incarnation pleinement consciente.

- Asshari. Mais que répondra Dieu, si le troisième lui dit : « Seigneur, pourquoi retardez-vous, par ma mort prématurée, le moment où je rentrerai dans votre Royaume ? Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé obtenir le Bonheur Suprême dans une seule existence ? »

- Le Soufi. « Ta mort prématurée et ton retard sont le résultat des fautes commises dans une vie antérieure. Je vais faire surgir devant tes yeux la mémoire de tes vies passées et tu connaîtras la faute en même temps que le châtiment. » Telles sont les réponses de Dieu à l'âme inquiète.

Al Asshari demeura rêveur, puis s'exclama : « Mes pièges sont détruits, mes obscurités se changent en lumière ! C'est Dieu qui te souffle tes paroles. »