Ecrits, nouvelles, réflexions de François Brousse
Le Beau, Le Vrai, L'Ame, ...
Le véritable Poète contient toujours un immense Philosophe, car la Réalité Absolue se saisit avant tout par un éclair de magnifique intuition.
Le Vrai nest pas une abstraction exacte et morne, une sorte de polyèdre inerte dont on compte les faces avec une loupe à fort grossissement, mais un être vivant, tangible, un organisme de lumière, un Archange en quelque sorte, un univers animé, de même que le monde matériel. La nature a toujours des formes et des couleurs. Dieu serait-il moins splendide que sa création ? Labsolu serait-il laid, affreux, horripilant, devant l'ivresse et le flamboiement du relatif ? Le beau serait-il l'ennemi acharné, implacable du vrai ? Tout ce qui grandit et illumine serait-il un mensonge, et le certain résiderait-il dans le tarissement des sources prodigieuses ? Les chiffres formeraient-ils l'aile des grands chercheurs ? Faut-il absolument ennuyer pour épandre d'ardentes vérités ? Beaucoup voudraient le faire croire, qui hurlent : le mathématicien sait toujours ce qu'il dit, le poète jamais ! Ayant sué les particules de ce caillou, ces nains intellectuels sassoient dessus, comme dans leur triomphe. Malgré ces cris d'oie, regardons :
Le Vrai est une perfection, le Beau est une perfection. Ils doivent donc s'épouser en Dieu, l'éternel centre de l'abîme. Pourquoi l'homme, qui a conçu le Beau et le Vrai, ne pourrait-il les unir sous la voûte de son crâne ? Mais, objecte-t-on, l'expérience prouve que jamais ces deux puissances ne se nouent dans l'homme. L'expérience prouve exactement le contraire. Les plus grands philosophes, Platon et Kant, avaient une fenêtre pleine de soleil dans leur âme. Pour Platon, nul ne me contredira sans contredire lévidence, pour Kant, je ne veux comme illustration que son épitaphe :Le firmament étoilé au dessus de ma tête, la loi morale au fond de mon coeur digne d'un contemplateur de Dieu.
Quel est, de l'avis unanime, le plus vaste penseur de notre époque ? Bergson. Il fourmille de métaphores. Jirai plus loin. J'affirme qu'il est impossible à un génie quelconque d'être génie sans ressentir et propager le frisson du Beau, au moins par éclairs. D'après Képler, tout est vivant :
L'âme des astres est cause de leurs mouvements et de la sympathie qui unit les astres entre eux ; elle explique la régularité des phénomènes naturels.Newton appelle l'espace le cerveau de Dieu et il écrit le commentaire de l'Apocalypse. Flammarion illumine d'une torche ardente l'illimité des globes d'or, et fait de l'astronomie un véritable pontificat. Les mathématiciens même resplendissent, depuis Pythagore qui nomme les planètes chiens de Proserpine jusqu'à Poincaré, qui ne voit dans le monde sensible qu'un chaos succédant à un chaos.
Chassés de leur domaine favori, couverts de leurs victoires les plus sûres, nos adversaires pygmées se réfugient dans le raisonnement. Funeste inspiration ! Les tortues ne sont pas faites pour fendre les nuages. Enfin, voyons :
On ne peut découvrir le Vrai qu'à l'aide d'idées ; or, les artistes ne pensent que par images, donc ils sont incapables de dire vrai ! Oui, mais l'idée et l'image sont-elles des tigresses inconciliables ? Une image nest qu'une idée vêtue de splendeur. Avoir l'idée de quelque chose, c'est pressentir l'existence de ce quelque chose. Je pense à un triangle idéal. Il existe en tant que réalité spirituelle. Je pense à une robe de flamme. Elle existe : je l'ai pensée. Au fond, toutes les idées reposent sur un même piédestal, elles habitent un même nid : le principe d'existence. Existence dans l'esprit. Dans l'image, au lieu de pressentir ce quelque chose, on le voit. Au lieu d'une vague esquisse, on a un tableau de maître. Au lieu d'une abstraction, une vie. Jécris le mot aurore. Je puis le lire de deux façons. D'une façon distraite, l'esprit ne saisit alors que l'existence de l'aurore ; d'une façon profonde : l'esprit déploie l'immense éventail pourpre de l'aurore. Voilà tout le fossé entre l'idée et l'image. Il y a la même différence qu'entre l'hiver et le printemps des plantes. L'hiver les réduit à un squelette torpide, le printemps les ressuscite dans leur réalité vivante. L'image est le printemps de l'idée, l'idée l'hiver de l'image. Nous saisissons sur le vif l'erreur des spiritualistes transcendantaux et des matérialistes plus transcendantaux encore, qui assignent à l'image une place très inférieure dans l'esprit, alors qu'il lui faut un trône. L'idée bourgeon s'épanouit dans la fleur image. Notre édifice philosophique a la tête en bas. Redressons-le donc, non seulement l'image ne mord pas l'idée, mais encore, elle la transfigure.
Or, nous avons vu que toute pensée existe, comme être psychique, comme vivant dans l'âme créatrice. Ceci compris, qu'est-ce que la Vérité ? Toutes nos pensées sont réelles, sont-elles toutes vraies ? Non, une pensée est vraie lorsqu'elle s'accorde avec une réalité extérieure, que nous ne pouvons modifier. Un géant jette son ombre dans notre âme épouvantée. C'est la marque du Vrai. D'où vient cette ombre ? Pour débrouiller ce mystère, nous allons déterminer quels phénomènes s'imposent à nous comme vrais. De prime abord, écartons les apparences matérielles qui nous donnent du tangible et rien que du tangible. Par là, sciences physiques et sciences naturelles sont balayées. Restent les mathématiques. Elles écrasent les épaules sous leur joug de fer, compriment les chairs sous une meule d'acier, pétrissent avec des mains d'airain. Ce sont les inexorables qui nivellent sous leur souffle de granit. Mais ouvrons le ventre à ces entités, qu'y trouvons-nous ? Cette phrase qui soutient des milliers de théorèmes et d'équations, de ses reins inébranlables : une chose est elle-même et ne peut être une autre chose. De là, tout découle. Or, qui prouve la vérité de ce principe ? L'évidence, l'intuition. Cela seul nous semble parfaitement vrai dans toutes les sciences. Nos orgueilleuses tours se fondent sur cette argile. Le pilier centre de notre connaissance est une inspiration de même ordre que les visions des prophètes. Quelle énorme leçon pour nos âpres logiciens ! Cette voûte prodigieuse, menaçante, étouffante, n'est plus qu'une ressemblance de nuages inconsistants, de symboles gratuits ! Et il se trouve des hiboux qui, perchés sur cette intuition, jettent l'anathème aux Grands Intuitifs, aux Artistes, aux Poètes.
Les beaux vers, autant que les propositions mathématiques, se saisissent par une intuition universelle. Seulement, cette intuition est bien plus intense, plus émouvante, plus intime, c'est un rayon qui traverse de part en part, une âme divine qui électrise, le baiser de l'Invisible. Cette violence les rend beaucoup plus certains, incontestablement plus vrais que 2 et 2 font 4. Les entrailles de notre cerveaux crient leur vérité, nos veines éoliennes vibrent tumultueusement à leur voix, nous sommes les forêts qu'ils emplissent de leurs vastes échos. Jamais une équation qui s'appuie sur le même principe d'identité, ne nous foudroie avec cette fureur. Or, puisqu'on ne peut discerner le socle des chiffres du socle des rythmes, qui indiquera la plus ou moins certitude d'une chose, sinon l'intensité par laquelle elle nous pénètre ? Nous atteignons ceci, déjà découvert par Platon :
Le Beau est la splendeur du Vrai.
La flamme infaillible illuminant tout, le flamboyant annonciateur de l'Absolu. Le vague charme esthétique trouvé par certains dans la contemplation d'une vérité mathématique corrobore mon opinion. Nous voyons que ce charme s'amplifie et se magnétise dans les mondes sympathiques de l'Art. D'où l'on peut déduire cet indestructible : le Beau est la forme la plus vraie du Vrai. Plus une chose resplendira, plus elle sera proche du centre de toutes vérités, de Dieu.
Nous avons admis tout à l'heure que les sciences de la nature noffraient que du tangible. Mais le tangible est un vrai relatif, tout comme le vrai mathématique. En effet, une intuition nous le donne : l'intuition des sens ; de plus les hypothèses, ces oiseaux hallucinants, plongent dans ce gouffre insondable et en retirent la nourriture de l'esprit. Or ces hypothèses ont des voix musicales, des ailes d'azur, un élan de comète. A mesure que s'accumulent les observations, s'amplifient et se ramifient les forêts théoriques. Le souffle immense du Réel pénètre les étroites cavités de nos cerveaux et les élargit d'une manière démesurée. Nos prunelles se dilatent, devant les flammes grandissantes. Le reflet de l'infini effare notre face. Notre coeur commence à frissonner devant la venue du Mystère. D'énormes révélations émergent des profondeurs. On découvre des nébuleuses, des milliards et des milliards d'étoiles, au fond d'une goutte d'eau. Les plus récentes explications de l'univers présentent un visage fulgurant ; rien de plus vertigineux ! On se sent comme l'oiseau sur un océan. La matière et la lumière sont formées d'une éblouissante texture de sphères vibrantes, électriques, qui tantôt tournoient autour d'une sphère géante, tantôt bondissent, imprévisibles, de leur système stellaire au système voisin. La loi de Beauté se réalise ici encore. Nous voyons d'autre part d'une manière presque irréfutable, que l'être a évolué sur la face de la terre, partant d'un animal-plante éclos dans les eaux tièdes du primaire, pour aboutir aux hommes et aux arbres. Cette ascension gigantesque, se déployant de l'instinct au génie et de la fange à l'azur, témoigne d'une ruée colossale vers la Beauté. La femme est plus belle que la singesse, et les fleurs ne s'épanouissent que dans les végétaux supérieurs. Cette magnifique symphonie des vivants, qui se dilate et s'embrase à mesure qu'elle grimpe aux cieux, se baigne de plus en plus dans le rayonnement éternel du Beau, dont la couronne de braise nimbe et domine le Réel. Toujours à nos yeux éblouis s'érige la grande loi assise sur un trône d'astres. Le Beau ! Le Beau ! Voilà le fluide vital qui emporte les globes fous, les êtres épouvantés, dans sa marée grondante, vers le seuil de l'Incréé ! Les mugissements des chênes le proclament, le gosier des rossignols en déborde, les pas des lions laissent son empreinte, l'enthousiasme lyrique des torrents est son hymne, il sourit dans la phosphorescence des poissons sous-marins, les perles sont sa couche de cristal et d'amour, le parfum des violettes l'épanouit dans l'ombre, les papillons le sèment dans la poussière flamboyante qui tombe de leurs ailes, et les montagnes le posent sur leur front avec leur diadème de neige embrasé. C'est le Charmeur suprême, et ses boas apprivoisés sont les nébuleuses spirales.
Du coup, toute morale habituelle porte à faux. Le seul acte moral sera de créer la Beauté. Avant d'accomplir une action, l'homme interrogera son coeur ; si le coeur lui répond par un frisson d'enthousiasme, l'action rentre dans les voies du Créateur. Ainsi tous les grands problèmes, remâchés dans l'embrouillamini de nos logiques féroces et étroites, tous ces noeuds inextricables s'ouvrent sous le glaive de foudre. Un jour magnifique et soudain inonde l'âme. Prenons par exemple le problème de la guerre. Les millions de clairons de la mobilisation retentissent, le citoyen dresse l'oreille, l'odeur de la mort lui monte aux narines et l'enivre comme un poison aérien, il pense : Ma patrie est ma mère , elle m'a tout donné. Je dois la défendre de tout mon sang. Pourtant quelque chose d'incorruptible et de divin proteste au fond de son âme. Les mots creux ne l'écrasent pas, c'est l'étincelle vitale du Beau, elle tremble d'horreur. Elle lui dit: Oseras-tu faire cela ? Et voilà que se découvre à lui un champ de bataille. Des milliers de cadavres disloqués, fracassés, se dressent sous les lugubres nuées. Les uns laissent échapper leurs entrailles fumantes et grouillantes. D'autres ont un membre arraché. Les déchirures sauvages de la chair sont barbouillées d'une bave sanglante. D'autres ont la tête à moitié écrasée, comme une pomme trop mûre qu'on presse et leur cervelle à vif tressaille parmi les débris d'os. D'autres montrent les trous rouges de leurs yeux crevés. Une effroyable puanteur écrase les morts et les blessés. Des rats furtifs rôdent, qui mordent les viandes humaines, et des tourbillons de mouches plongent frénétiquement dans les plaies Frémissantes. Le citoyen se sent défaillir. La voix implacable continue:
C'est le châtiment des actions qui sortent de l'ombre de Dieu. Mais, que dois-je faire ? dit-il angoissé.
Refuser d'être tigre.
Mais, on voudra me tuer, je serai obligé de me défendre et ce sera la guerre civile, plus horrible encore !
Qui toblige à te défendre ?
Ma liberté.
Il ny a pas dâme plus libre qu'une âme sereine.
Mais, si lon memprisonne ?
Laisse toi emprisonner !
Si l'on me frappe ?
Souviens-toi de Jésus.
Et si je meurs enfin ?
Ta vie l'appartient, celle des autres ne t'appartient pas.
Mais, quel sera mon bénéfice dans tout cela ?
La Beauté tenivrera de son vin d'extase.
Mais, si je ne veux pas m'immoler ?
Les autres l'immoleront, ton coeur pourri ne contiendra que de l'ombre et ta mort, au lieu de contribuer au bonheur, à la concorde, à l'amour entre les hommes, contribuera à leur extinction. Ta mort aura sur elle le poids du monde assassiné. Et, comme tu auras repoussé Dieu de ton coeur, Dieu te repoussera du sien jusqu'à ce que les eaux amères de la souffrance t'aient lavé. Choisis !
Cette morale ne se révèle pas moins féconde dans les humbles problèmes de la vie familière. Comment serait-il possible, si l'on a l'idéal du Beau ancré au coeur, de perdre sa dignité, sa noblesse, sa hauteur de pensée, son aigrette de lumière? Comment négliger l'hygiène bienfaisante qui purifie les corps ? Comment se laisser envahir par la moisissure remuante des vices abjects ? Comment ne pas se vêtir d'azur et de douceur ? Est-il rien de plus beau qu'un visage tendre ? Des mailles d'amour réuniront le front rayonnant des hommes, les coeurs lanceront des flammes sublimes et seront comme les perles qui forment le tapis où viendront les pieds de Dieu.
Je vois néanmoins toutes les objections qui montent, comme des bulles furieuses de toutes parts. Le Beau n'étant pas universel, cette morale est bâtie sur un sable mouvant qui l'engloutira. Nous affirmons, que le Beau est universel, en tant que sentiment profond qui réfléchit le ciel au fond de l'âme. Certes, en littérature, en art, dans le monde sensible, telle chose qui me ravit, dégoûtera un autre. Mais cet autre, incapable de boire l'ambroisie dont je m'enivre, saura savourer tout le feu d'un nectar que j'ignore. Ainsi, bien que l'aliment du Beau puisse changer selon l'individuelle fantaisie, le Beau reste lui même, indestructible. La raison n'a aucun avantage sur lui. Elle a beau se prétendre universelle, autant de cerveaux, autant de logiques. La forme de la raison ne varie pas sensiblement de Pierre à Paul, mais ils partent de deux endroits différents et, naturellement, le fleuve est faussé dès sa source. Puis, ils ne s'arrêtent pas au même lieu dans leur chemin déductif. L'un continue infatigablement, tandis que l'autre, essoufflé, s'épongeant, s'assied dans ce qu'il croit être la vérité. La raison est une tour aux millions d'étages qui fuit au ciel. Chaque étage possède un oeil sombre, une fenêtre ouverte sur un paysage, invisible pour la fenêtre d'à côté. L'une regarde un torrent farouche qui, retroussant ses lèvres d'écume, montre ses dents de cataractes, bondit parmi le tremblement de quelques colosses de granit, l'autre voit le vaste gouffre des chênes remués par les giroiements des vents qui tournoient comme des vaisseaux fascinés par les profondeurs marines. L'autre contemple, au delà des plaines plates et béates, la couronne incorruptible des montagnes à l'immense manteau bleuâtre et roide. L'autre scrute une ville mouvante et bruissante, comme une énorme pieuvre qui se remuerait dans un lac trop petit pour elle. L'autre ne perçoit que le sol tressaillant des nuages que brisent et dévorent des tremblements de terre aériens, électriques. L'autre encore, ne voit que la rondeur des ineffables cieux. Les esprits affolés, ivres de hauteurs, assiègent l'épouvantable Babel. A chacun s'ouvre un escalier et des horizons différents et tous parlent à la fois une langue particulière. Le contemplateur de l'azur, la langue de l'azur, le scrutateur des nuées, la langue des nuées, le regardeur du sot la langue du sol, et les larges flancs de la tour vibrent comme une fournaise emplie de flammes exaspérées. Les puissants, en haut, clament leur triomphe. Les rampants, au premier étage, se déifient ridiculement. Un va-et-vient farouche emplit les entrailles du monstre granitique, et l'ouragan des bruits qui submerge Babel, cet antre des bouches et des ténèbres fait, par delà l'azur, chanceler les astres. Prenons encore l'exemple de la patrie, si fécond en découverte. L'un dira Ma patrie est ma mère ; j'ai tout reçu d'elle. L'autre dira Les patries ne peuvent vivre sans s'aider les unes les autres , ma patrie est donc l'humanité. Un troisième enfin, L'humanité ne pourrait vivre sans les bienfaits de la terre, la terre se dessécherait hors de l'haleine de Dieu, ma seule patrie est Dieu. Comme on voit, la logique a différents degrés et qui monte au degré supérieur, dépasse, noie son coup d'oeil primitif. De plus, si l'on part d'une marche sombre, on se condamne à gravir dans les ombres un escalier sanglant.Le Beau, ressenti par tout être pensant, aimant, vivant, est donc aussi universel que la raison qui ondule diversement dans les têtes. Ensuite, il purifie toujours l'âme, l'ennoblit, éclaire la voûte de notre crâne d'inextinguibles rayons, change notre sang en pourpre, notre chair en marbre, notre dignité en orgueil, notre front en auréole. Des hommes, il fait des dieux. Il force l'Archange resplendissant à sortir de la chrysalide humaine. La raison se laisse impassiblement, sereinement, atteler à des chars furibonds dont les moyeux, chargés de faulx implacables, fracassent le troupeau hystérique des humains. Mais le Beau ny peut être lié que par des génies qui, presque toujours, sont trop grands pour être féroces, et ces génies mêmes sont dévorés lorsqu'ils osent forcer l'hippogriffe éblouissant à diriger le carnage d'airain.
Voyez Nietzsche. Toute sa vie, il étreignit le démon sublime ; il l'obligea à diviniser les cadavres, le glaive rouge, le farouche surhomme. Le monstre divin se vengea en déchaînant tous les dogues du destin sur le formidable révolté, le fit errer, hagard, sous la malédiction des cieux, puis enfin lui fracassa le cerveau parmi les étincelles de sa dernière ruade. Encore, dans Nietzsche. les ailes libres, l'individualisme magnifique rachète-t-il en partie son venin meurtrier, sa foudre bâtarde du soleil. Jy vois la marque de Dieu, qui s'imposa ainsi à son prophète rebelle, et le transfigura. Mille cris héroïques bondissent de cette oeuvre de mort, ce sont les étincelles de la nuit qui bouillonne, les comètes frémissantes de vie, surchargées de substance. Le volcan lance des étoiles et la Sérénité peut s'asseoir sur ce trône flamboyant. Ne maudissons pas Nietzsche. Il est grand ! Assimilons-le plutôt, mangeons ce coeur violent, il nous donnera force et calme.
Quoiqu'il en soit, Nietzsche est le seul, parmi les prêtres du Beau, à proclamer moral l'assassinat qui permet au surhomme de se déployer pleinement. Les logiciens pourraient-ils en dire autant ? Le sentiment éclair du Beau négare presque jamais, car il n'est ressenti vastement que par les esprits lumineux. Les autres l'entrevoient, confus, éphémère. Pour lui faire jeter une plus grande flamme, l'homme doit sculpter lui-même un trépied pur et divin. Il doit préparer le trône splendide où viendra s'asseoir le Souverain des mondes. Il doit sexalter, se purifier, se grandir. Comment le pourrait-il, sinon en côtoyant les exaltateurs, les purs et les grands, je veux dire les Poètes ? Les Poètes, les créateurs de la Beauté, sont à la fois la lumière vibrante qui mène à l'étoile et l'étoile elle-même. L'hippogriffe aux ailes ruisselantes d'yeux pourpres qui emporte au palais des Fées souveraines, et ce palais lui-même avec tous ses trésors respirants. Le pont d'albâtre soutenu par des millions de colosses porphyriques qui l'acheminent à travers le gouffre vers lEden rayonnant où, sous les palmes heureuses, dorment pêle-mêle les lions et les vierges, les colombes et les khéroubims, et cet Eden lui-même, nageant dans la grâce de Dieu. Limmense esprit fécondateur, où se meuvent les sphères, traverse autant le crâne d'un grand Poète que le globe du Soleil. Un drame de Shakespeare gronde autant qu'un fleuve descendant les montagnes. Les bruits sans nombre de la mer retentissent dans les profondeurs dHomère. La comète na pas une plus flamboyante crinière que Dante. Si l'on pesait d'un côté les étoiles si formidables que leur densité dépasse cinquante mille fois la densité de l'eau, et de l'autre la pléiade des coeurs souverains, l'énorme balance ne saurait que faire dans l'abîme.