Ecrits, nouvelles, réflexions de François Brousse

Anatole France,
ou le Drapeau d'Or de la Langue Française


Quand le Maître mourut, en 1924, les surréalistes triomphants s'écrièrent : " C'est un cadavre littéraire, il était mort avant qu'on ne le porte au tombeau "

Mais, comme le Christ jaillit des ténèbres du sépulcre, le Dieu bafoué est en train de ressusciter dans toute sa gloire. Il brille d'un pur éclat au firmament des étoiles immortelles, parmi les créateurs et les rénovateurs de l'impérissable langue Française. Il appartient à cette cohorte d'écrivains de marbre et d'acier qui a commencé bien avant Ronsard et qui ne se termine pas à Saint-John Perse. On voit en lui comme un nouveau Chateaubriand, moins grandiose, certes, mais tout aussi harmonieux.

Des critiques au regard pénétrant ont saisi cette perle inestimable du génie francien.

François MAURIAC :
- Si vous lisiez " Les Dieux ont soif ", sans connaître l'auteur, ou " L'Orme du Mail " ou " L'Histoire comique " ou " Le Procurateur de Judée ", vous vous demanderiez quel est ce conteur de grande race.

René ESPEUT :
- La Grèce de Sophocle, la Rome de Virgile avaient pétri son jeune coeur. Il en résulta, pour l'écrivain, équilibre, scepticisme et sagesse... Fils spirituel de Voltaire et de Renan, il ne possède ni la sécheresse de l'un ni les redondances de l'autre... Nul, avec si grand bonheur, ne coula l'or pur de notre langue dans l'amphore des Lettres... Né violoniste, il eut volontiers, comme Paganini, dédaigné la " pleine corde " pour mieux peupler le Ciel des " Harmoniques " de l'Enfer... Auprès de lui Stendhal, ce styliste surfait, n'est qu'une aurore fugitive... Anatole vivra tant que le mot " Beauté " aura un sens sur cette Terre....

Paul VALERY :
- Il reste dans l'histoire de nos lettres celui qui a rappelé à notre temps la relation remarquable et singulière entre l'indépendance de la pensée, le système d'art le plus rigoureux et le plus pur qui jamais ait été conçu, et notre nation même, libre et créatrice.

Quand à sa pensée profonde et subtile, elle a des replis inattendus qui l'apparentent au magisme. Pour s'en convaincre, il suffit de feuilleter ce chef-d'oeuvre de kabbale que l'on appelle " La R"tisserie de la Reine Pédauque ". L'abbé Montfaucon de Vilar, assassiné mystérieusement sur la route de Lyon, lui avait fourni, par son traité des sciences occultes, une documentation abondante et féerique. Ce théologien, qui sentait curieusement le soufre, prétend que la nature fourmille de génies invisibles dont les légions mordorées peuplent les montagnes, les mers, les rivières, les arbres tremblant au vent, l'ardeur pourpre de la flamme et l'immensité de l'atmosphère.

Les génies, dont l'existence est attestée par le divin Platon, peuvent communiquer avec les sages et les mages. Ils donnent aux dormeurs des rêves prophétiques et des avertissements pleins de bienveillance. Les salamandres mâles ont la faculté de s'unir aux femmes terrestres, et de ces unions miraculeuses naissent des hommes exceptionnels, comme Alexandre le Grand, Jésus-Christ ou Paracelse ( c'est ce qu'affirme tranquillement l'abbé kabbaliste, qui ne redoute pas les foudres de Rome).

Anatole France croyait-il à ces " contes " qui ont enchanté et enchanteront toujours les imaginations éprises de merveilleux ou de vérités surnaturelles ? En tout cas, il en a tiré d'authentiques chefs-d'oeuvre, car, à c"té de " la Rôtisserie ", se dresse " La Révolte des Anges ", qui touche à la lutte des dieux, des entités secrètes, dont la vie respire au coeur du cosmos et de ses mystères. Nous savons ainsi que le vieux Jéhovah de la Bible n'est autre que le génie de la Lune Ialdabaoth, dont le sceptre de fer pèse sur les nations. Lucifer, par contre, représente l'esprit de liberté qui emporte les hommes vers les cimes de la justice parfaite.

Mais Anatole France, dans sa barbe de philosophe sceptique, connaît trop bien les dangers du pouvoir pour s'arrêter à une dualité immuable. Quand Lucifer sera le Maître, il deviendra à son tour un tyran insupportable, et c'est Jéhovah, chassé des cieux, qui brandira contre lui le glaive de l'indestructible liberté.

Depuis Sextus Empiricus et Montaigne, on croyait éteinte la race intrépide des Sceptiques. L'auteur de " Thaïs " en a ressuscité le sang royal. Il sait que nos sens nous trompent, il n'ignore pas que les principes mathématiques sont gratuits et indémontrables. Quant à la Raison, qui nous prouvera que la raison a raison, sinon la Raison ? Ces vérités qu'on a tendance à oublier en notre siècle de grossier matérialisme, nous donnent normalement l'escarboucle de la tolérance universelle. Nous ne sommes s-rs que d'une seule chose : l'état misérable de l'humanité, sortant des ténèbres du berceau, pour entrer dans la nuit de la tombe. Il convient de s'aimer les uns les autres, de manière à supporter l'écrasant flambeau de la vie.

Ce n'est pas la Science, inhumaine, au coeur froid, qui console les hommes, c'est la Poésie souriante, fraternelle, qui répand le bonheur, comme l'aurore répand ses roses sur le monde s'arrachant aux torpeurs du sommeil. On comprend l'amour et le respect que le pur ciseleur des mots consacrait à cette mélodieuse langue Française, qui chanta sur les lèvres de Jean Racine et d'André Chénier.

Evidemment le génie délicat d'Anatole France comporte d'étranges lacunes. Il ne comprend pas grand chose à Flaubert et peu de chose à Victor Hugo. Les sublimes le dépassent. Il se contente de voleter parmi les colibris. Il n'aime pas les aigles. On peut le comparer, à la suite du puissant Victor, à cet Anacréon qui attendait la mort, le front couronné de fleurs, et la coupe de vin dans sa main chancelante :

Anacréon, poète aux ondes érotiques,
Qui filtres au sommet des sagesses antiques...
Tu me plais, doux poète au flot calme...

Anatole France se meut dans trop de noblesse pour consentir à souiller son plumage de toutes les boues et toutes les ordures populacières qui font le régal des esprits lourds et des âmes vulgaires. Ces poncifs d'avant-garde, et qui commencent d'être d'arrière-garde, sont les béquilles de la prose dite affranchie, mais qui nous semble incarcérée. La Cour des Miracles a été peinte fastueusement et colossalement dans " Notre-Dame de Paris ". Victor Hugo nous a montré comment un poète inspiré par le Verbe Eternel, peut décrire les bancals, les grabataires, les porteurs de lupus et de plaies sanieuses, sans verser dans la fange et l'horrible, - comme le Soleil transfigure les pyramides de fumier sur lesquelles il jette son manteau de lumière éclatante.

Nous pouvons conclure que l'aristocratie de la langue est une des exigences majeures du véritable créateur, de celui qui, tel Joachim du Bellay, fait frissonner toutes les fibres mélancoliques du coeur humain ou, tel Emile Zola, ose peindre la décadence empoisonnée du Vatican et les triomphes de la Nature sur la soutane des prêtres manipulés par les forces génératrices, éparpillant aux bourrasques le pollen des chênes et la semence des géants.