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Lammenais et le Christianisme Universel

Le Symbôle de Vigny

L’influence de Lamennais fut grande sur son siècle. Ce génie ardent laissa une empreinte ineffaçable dans le cœur et le cerveau de ses contemporains. Au milieu de l’incroyance générale, sa foi austère lui donna la stature d’un nouveau Tertullien. Son influence grandit encore lorsqu’il se rapprocha du peuple et fonda une sorte de socialisme chrétien capable de remuer les masses. Les cris, bouleversants de lyrisme, qui constituent " les Paroles d’un Croyant ", portèrent l’enthousiasme dans plus d’une âme accablée.

Mais ce n'est pas le Lamennais populaire que nous voulons étudier ici. C’est le Lamennais philosophe, armé d’une pensée, puissante, claire et flexible comme une lame d’acier. Il s’est exprimé surtout dans " l’Essai sur 1’Indifférence ", éclatant début et dans " l’Esquisse d'une Philosophie ", fin majestueuse. Ces deux ouvrages sont fondamentaux pour la compréhension du système mennaisien. Nous nous appuierons sur eux.

En tant que métaphysicien et que lyrique, Lamennais secoua fortement les caractères façonnés par la même dualité. Il ébranla ainsi les trois grands poètes philosophes de son siècle : Hugo, Lamartine et Vigny.

Hugo le comparait à Bossuet, à Pascal, à Rousseau. Il les voyait réunis, dans le seul Lamennais(1). Lamartine subjugué par ce profond esprit, transposa dans ses Harmonies des pages entières de l'Essai sur l'Indifférence. Elles y passèrent, sans rien perdre de leur grandeur et se revêtant d'une grâce irisée.

Vigny, plus distant, plus hautain, fut séduit tout de même. Il symbolise par une image magnifique la lutte de l'apôtre contre l'incroyance universelle. Son poème " Paris " nous montre Lamennais prenant le Christ mort dans ses bras désespérés, et le suppliant de renaître dans toute sa gloire. En vain ! Le Verbe Eternel n'est plus qu'un cadavre.

Mais le corps du Dieu ploie aux mains du dernier homme, prêtre pauvre et puissant pour Rome et malgré Rome. Le cadavre adoré, de ses clous immortels, ne laisse plus tomber du sang pour ses autels (2).

Vision pessimiste et grandiose. Pas entièrement vraie, puisque le Christianisme est toujours vivant. Mais par sa beauté pathétique, par ce symbole de l'homme exceptionnel dressé contre l'indifférence du monde, elle nous paraît convenir particulièrement à l'abbé de Lamennais, au grand terrassé, au géant vaincu.

 

(1) "Il éclaire comme Pascal, il brûle comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet".       
Littérature et Philosophie mêlées, Sur l'abbé de Lamennais, Victor Hugo.

(2) Alfred de Vigny, Paris.